Circulaire n°26 - 10 septembre 2006
Rectificatif : une erreur s'est glissée dans notre Circulaire n°26. Jean-Louis CASTAGNEDE était Président de la Cour lors du procès PAPON, et non Procureur général comme indiqué.
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Le jeudi 5 octobre 2006, la Cour de révision va se
réunir au Palais de Justice de Paris. Une journée qui fera
date dans l'histoire judiciaire française.
En effet, après l'avis favorable de la Commission de
révision exprimée le 11 avril 2005, la requête en révision
devait être examinée par la Chambre criminelle de la
Cour de cassation, instituée en Cour de révision pour la
circonstance.
L'Affaire Seznec : un symbole
« La Justice s'honore de reconnaître une erreur, même
historique » avait alors déclaré Dominique PERBEN,
le Garde des sceaux. Philippe BILGER, le président
près la Cour d'appel de Paris, avait salué, quant à lui,
« une institution capable de reconnaître une erreur ».
Et l'ancienne ministre de la Justice, Marylise
LEBRANCHU, déclarait : « C'est la Justice qui gagne ! »
Le 24 janvier 2005 déjà, lors de son audition devant la
Commission de révision, Jean-Yves LAUNAY, l'avocat
général de la Cour de Cassation, après avoir dit : « Je
suis totalement persuadé de l'innocence de Guillaume
Seznec » avait déclaré : « Il s'agit de l'une des affaires
les plus dramatiques, au regard de ses conséquences
humaines, et des plus désastreuses pour l'image de la
Justice, de l'histoire judiciaire de notre pays. (...) Je
souhaite ardemment que la Cour de révision décharge
la mémoire de Guillaume Seznec de sa culpabilité. »
La décision de révision a été saluée ces 11 et 12
avril 2005 par toute la presse française et étrangère.
Elle traduisait le sentiment de l'opinion publique
en titrant certains de ses éditoriaux par des
« BRAVO LA JUSTICE ! », « VERS UNE DOUBLE
RÉHABILITATION : SEZNEC ET LA JUSTICE ! »
ou des « ENFIN ! » (La presse nationale ou régionale
du 12 avril 2005).
Le Premier président de la Cour de cassation, Guy
CANIVET, résumait tout l'enjeu en une seule phrase :
« Cette affaire a pris une valeur symbolique. »
(Le Monde du 22 avril 2005).
La grande révision
Le 5 octobre prochain, donc, la Chambre criminelle de
la Cour de cassation, instituée en Cour de révision pour
l'occasion, va entendre, de 8 h 30 du matin à tard dans
la soirée, plusieurs intervenants.
D'abord ce devrait être au rapporteur, Jean-Louis
CASTAGNEDE (Président de la Cour lors du procès Maurice PAPON) de
donner son avis.
Ensuite, il devrait revenir à l'avocat général de la Cour
de cassation, Jean-Yves LAUNAY, de donner l'avis de
cette cour suprême. Le haut magistrat s'exprimera également
au nom de la Chancellerie puisque c'est le ministre
de la Justice qui, en 2001, avait demandé la révision.
Puis ce devrait être aux deux avocats de la famille
Seznec de s'exprimer, maîtres Yves BAUDELOT et
Jean-Denis BREDIN. Ce sont, comme les précédents,
de ''grosses pointures'', comme on dit. Le premier,
peu connu du grand public, bénéficie d'une excellente
réputation dans le milieu professionnel. Le second est
à la tête du cabinet qu'il a créé, il y a quelques années,
avec Robert BADINTER. Cet avocat renommé est
considéré par ses pairs comme ''le meilleur'', titre qu'ils
lui avaient attribué lorsqu'il était entré à l'Académie
française. L'erreur judiciaire, il en connaît le mécanisme :
il est l'auteur de L'Affaire, livre de référence sur
l'Affaire DREYFUS.
Après, la Cour de révision désirera, très probablement,
entendre Denis SEZNEC.
Enfin, les trente-cinq hauts magistrats se retireront
pour délibérer et se prononcer à bulletins secrets. Ils
devront alors soit rejeter, soit « décharger la mémoire du
mort », c'est-à-dire réhabiliter Guillaume Seznec.
L'enjeu moral est considérable. C'est pourquoi le
milieu judiciaire s'attend à ce que le résultat du vote
avec ses éventuels attendus ne soient pas rendus publics
avant plusieurs semaines. Mais il est également possible,
vu l'exception de la chose que la décision soit connue au
soir de cette journée historique.
France-Justice en sommeil
Pour attendre le plus sereinement la décision de la
Cour de révision, le Conseil d'administration de France-
Justice a jugé préférable de mettre notre association en
sommeil. Ce serait trop grave qu'une quelconque action
ou propos de notre part puisse avoir une influence négative
sur la décision finale. En revanche, en attendant
ce moment si important pour tous, une page de cette
circulaire est laissée libre pour l'expression personnelle
de Denis Seznec.
Notre prochaine AG s'annonce exceptionnelle.
Le Conseil d'administration de France-Justice
La procédure de révision
La révision des condamnations pénales
est extrêmement rare. Même si la loi
(loi dite Seznec) a assoupli la procédure
en 1989, c'est assurément le parcours le
plus difficile du droit français.
Depuis 1990, 2008 requêtes en révision
de condamnations pénales ont été
présentées : 1180 ont été jugées irrecevables,
670 rejetées. Seules 54 ont
été transmises et 32 condamnations
seulement ont été annulées (source :
ministère de la Justice, avril 2005).
Pour les affaires criminelles, c'est
encore plus rare : Patrick DILS, seul,
a vu sa condamnation à perpétuité
annulée. Et encore : la possibilité de
faire appel venant d'être créée après
sa re-condamnation, il avait bénéficié...
d'un troisième procès ! En 2001, tenant
probablement compte de la présence
du tueur en série HEAULME dans les
parages du crime, Patrick DILS a vu sa
peine enfin annulée.
Voici le ''parcours du combattant'' :
La demande doit d'abord être « recevable
», c'est-à-dire correspondre aux
critères très sévères de la loi. Puis la
requête passe au filtre d'une commission
de révision composée de cinq magistrats
de la Cour de cassation. Après instruction
ou enquête - qui peut durer aussi
bien une journée que de nombreuses
années. - cette Commission estime
les « faits nouveaux » présentés. Elle
rejette ou émet un avis favorable.
Dans ce cas, rarissime, la requête est
transmise à la Chambre criminelle de la
Cour de cassation. Celle-ci refuse ou
accepte. Si c'est oui, deux possibiltés :
- Le condamné est vivant, celui-ci
sera rejugé par une autre cour d'assises
que celle qui l'a condamné (Patrick
DILS). On ne le sort pas de prison pour
autant.
- Le condamné est décédé. C'est la
Chambre criminelle elle-même qui, siégeant
comme Cour de révision, décide,
après avoir entendu les parties, s'il y a
lieu de ''décharger la mémoire du mort ''.
C'est-à-dire de le réhabiliter. Cela ne s'est jamais produit.
Pour Alfred DREYFUS rappelons que
c'est une Cour militaire qui a été désavouée,
ce qui est très différent.
Seuls trois condamnés décédés ont
été concernés : Christian RANUCCI
(irrecevabilité), Gaston DOMINICI (avis
défavorable de la Commission) et
Guillaume SEZNEC (avis défavorable
de la Commission en 1996, puis avis
favorable en 2005).
L'esprit de la loi
Le 23 juin1989, la nouvelle loi concernant la révision était adoptée
à l'unanimité des deux Assemblées (Sénat et Assemblée
nationale). Fait d'autant plus notable que parmi les parlementaires
siégeaient une quinzaine d'anciens magistrats.
Voici ce que le président de l'Assemblée nationale déclarait,
alors, à propos de cette loi importante :
" Je ne sais pas quelle est la vérité sur l'affaire Seznec. Ce que je sais,
c'est qu'entre les deux postulats qui doivent tracer le chemin de la Justice
- d'un côté il faut une stabilité des situations juridiques, de l'autre on
ne peut pas admettre que durablement l'erreur l'emporte sur la vérité
- qu'entre ces deux exigences-là c'est la seconde qui doit prévaloir.
Si doute il y a, il doit être favorable au condamné. Cela veut dire que,
dès lors qu'il y a doute, étayé en raison, j'estime que l'esprit de la loi
doit l'emporter.
En disant cela, je ne veux pas me mêler de ce qui concerne l'autorité
judiciaire, mais je préside une Assemblée où l'on fabrique la loi.
La loi doit être bonne en elle-même et dans son application. Les législateurs
que nous sommes ne peuvent pas se désintéresser du suivi de
l'application de la loi. Pas d'interférence avec le pouvoir judiciaire
- indépendant et respecté - mais en même temps pas d'indifférence
à l'application de la loi, faute de quoi nous n'aurions fait qu'une partie
de notre travail. "
Des faits nouveaux sont toujours exigés pour réviser, bien
sûr, mais ces faits doivent désormais être de nature à mettre
en doute la culpabilité et non plus constituer des preuves
absolues d'innocence.
L'Affaire Seznec est l'exemple par excellence de l'affaire
criminelle où le condamné est un homme sans preuve. Aucune
certitude même d'un crime : pas de cadavre, pas de
témoins, pas d'arme et jamais d'aveux. Trouver des faits
nouveaux considérés comme des preuves d'innocence était
quasiment impossible.
En revanche, avec cette nouvelle loi, en inversant le raisonnement,
il suffit d'apporter des faits nouveaux mettant en
doute la culpabilité. Des faits inconnus des juges et des jurés
au moment du procès. A l'époque, seule l'intime conviction
d'une simple majorité (une voix) des douze jurés avait entraînée
la condamnation de Seznec. Des jurés qui, rappelons-le,
regretteront plus tard leur vote - fait unique dans les annales
judiciaires françaises. Et le rôle de l'inspecteur Bonny était
encore méconnu...
C'est donc peut-être pour cette raison - la redéfinition du
fait nouveau - que cette loi ''faite sur mesure pour Guillaume
Seznec'' (Le Monde) fut surnommée ''Loi Seznec'' et que
l'Affaire fut citée en exemple par le président de l'Assemblée
nationale.
Selon Valéry TURCEY, alors président de l'USM (principal
syndicat de magistrats), deux postures devraient conduire la
conscience des magistrats de la Cour de révision, à propos
de l'Affaire Seznec: « Ou bien la décision de mes collègues
sera ''technique'', et là, seule la valeur des faits nouveaux sera
déterminante, ou bien elle épousera l'esprit de la loi et, dans
ce cas, il y a lieu d'être confiant. »
En cette veillée d’armes, je voulais vous dire... (par Denis Seznec)
Après la disparition de Marcel Jullian, il y a deux
ans, vous m'avez fait l'honneur de m'élire président de
notre association. Même si mon combat est à l'origine
de la fondation de France-Justice, aujourd'hui, je tiens à
m'exprimer à titre personnel.
En effet, quatre-vingt-trois années de combat s'achèvent...
Je sais qu'un tel combat a pu paraître fou. Mais je
sais aussi que lorsque l'on connaît le combat des miens...
Depuis 1923, ma famille n'aura jamais cessé de lutter
pour obtenir cette réhabitation que nous attendons tous.
C'est Marie-Jeanne, ma grand-mère, qui, après avoir
placé ses quatre jeunes enfants dans des orphelinats
sous des faux noms, est montée à Paris pour alerter
l'opinion. Elle, la fière bretonne, qui a travaillé nuit et
jour, vivant misérablement dans une chambre de bonne
au septième étage, rue Vélasquez, présentant requête sur
requête. Et qui, après avoir épuisé ses dernières forces à
tenter de rejoindre Guillaume, celui qu'elle n'a jamais
cessé d'aimer, au Brésil (face à Cayenne), est décédée
à 45 ans !
Marie, l'aînée des enfants, est morte juste avant. A
l'âge de 20 ans. Elle était entrée au Carmel de l'île
de Jersey pour aller soigner les bagnards lépreux en
Guyane. Absurde et fol espoir... Et c'est la mère de mon
grand-père qui a, à 82 ans, repris le flambeau. Puis c'est
leur petite Jeannette, ma mère, élevant seule ses quatre
enfants, qui aura consacré l'entièreté de sa vie à tenter de
faire revenir son père de l'enfer du bagne, puis à le faire
réhabiliter. Une mère entre deux portes...
Grâcié, mon grand-père mourra, peu après son retour,
dans des conditions tragiques et, pour tout dire, suspectes.
Poussé sous les roues d'une camionnette qui prendra
la fuite. Il décédera après trois mois de coma dans les
bras de Jeanne, avec cette phrase terrible ''Maman, on
m'a fait trop de mal'', prenant ainsi sa petite Jeannette
pour sa propre mère...
Elle est décédée le 15 avril 1994, et mon frère Bernard
s'est suicidé à Noël de la même année. Puis, peu après,
j'ai été débouté. Trois voix contre deux...
Quatre-vingt trois années de sacrifices, de malheurs,
d'humiliations et de souffrances. Ma famille a été complètement
détruite par cette affaire.
J'ai longtemps cru que cela s'arrêterait un jour, que
je serais, enfin, le premier à échapper à la malédiction
qui nous a frappés, en réalisant cet ultime espoir : faire
reconnaître l'injustice qui nous avait broyés. Il y a des
blessures, comme cela, qui ne cicatrisent jamais. On y
survit avec un espoir, une croyance, des valeurs à défendre,
ou bien encore, un idéal.
Cette fois-ci, j'espère encore... Une dernière fois et de
toute mon âme ! Je ne peux imaginer que tous ces sacrifices,
ces vies gachées n'aient servi à rien et puissent
être d'un seul coup réduits à néant. Ce serait comme une
nouvelle sentence.
Depuis plus de quarante ans je me suis laissé porter
par mon combat pour la réhabilitation de mon
grand-père. Certes, la Justice a évolué en partie grâce
à France-Justice - née de ce combat - et un nouveau
recours aux assises existe désormais. Mais cela a
demandé beaucoup de sacrifices. Pour tenir, il a fallu
être épaulé et soutenu. Jamais je n'aurais pu imaginer
ce formidable écho qui a généré tant de solidarité. Ces
lettres de soutien et les marques de sympathie de milliers
et de milliers d'anonymes - finalement, c'est
cela qui m'a tenu la tête hors de l'eau.
Nous n'avons pas eu, Martine et moi, la chance d'avoir
un enfant. Je suis donc le dernier des Mohicans. Les amis
auront été ma bouée de secours car ils m'auront supporté
...dans les deux sens du terme !
Quatre-vingt-trois années de combat s'achèvent. Et je
voulais leur dire, vous dire merci à vous amis connus et
inconnus de France-Justice. Merci du fond du coeur.
« Adieu, adieu, adieu et adieu. Au Ciel ! » avait écrit
Guillaume à Marie-Jeanne en partant pour le bagne. Ils
ne se sont plus jamais revus.
Pour les Celtes, autrefois, mourir signifiait partir
dans une île, très loin, dans le grand Océan, ''derrière
le Soleil''. Il ne faudrait pas que ma vie et celles de ma
famille aient été inutilement sacrifiées. Perdre courage
me ferait craindre de n'avoir pour seule quiétude que de
partir. Très loin. Quitte à rejoindre les miens, là-bas, dans
cette île lointaine.
Après tout, après l'île de la Cité de mon enfance - qui
est celle aussi du Palais de justice... - l'île de Jersey des
petites Carmélites, l'île Saint-Louis des lépreux et les îles
du Diable des bagnards punis - nous les Seznec, avons
toujours été mis dans des îles.
Marie-Jeanne et Guillaume Seznec, Marie leur fragile
carmélite, leur petite Jeannette, ma mère, Bernard, mon
frère, et Serge, mon filleul, sont peut-être sur cette île
lointaine. En tout cas, je sais qu'ils m'attendent.
J'espère qu'à partir du 5 octobre, je vais vivre - enfin
vivre ! - dans la lumière d'une injustice réparée.
Paris, le 7 septembre 2006, Denis Seznec
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