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Les vestiges du bagne : témoignage de Denis Seznec

à propos du film de Chantal LASBATS et Alexandre AUFORT "Seznec : la mémoire du bagne" diffusé sur France 2 le 6 novembre 1994...

Partir sur les traces de mon grand-père au bagne...

J'ai accepté de rencontrer Chantal Lasbat puis de partir avec son équipe pour réaliser ce document sur le bagne parce qu'elle était la réalisatrice de "Lebensborn" document qui m'avait profondément touché. Pour tourner sur des lieux de souffrance et de mort où mon grand-père et tant d'autres - près de 70 000 - ont expié dans des conditions particulièrement atroces, il fallait quelqu'un de sensible et fort à la fois. Et puis la réputation de Capa-Production était aussi une sorte de label de qualité. En attente d'une révision que ma famille a espéré pendant plus de 70 ans et qui, si elle réussit, deviendrait historique en changeant la justice française, il n'était pas question de risquer d'indisposer les hauts magistrats.

Ce fut pour moi une immersion très forte malgré des conditions de tournage éprouvantes. La saison des pluies, la chaleur et la moiteur du climat de la Guyane, les moustiques, les poux d’agoutis ou autres parasites, l'ambiance parfois un peu glauque de certains endroits (le village chinois de St-Laurent-du-Maroni par exemple) ne facilitent pas forcément un tournage...

C'est grâce à Jean-Marie, indigène et fils de bagnard, que j'ai découvert, en pleine jungle, après un voyage en pirogue, dans les ruines d'un des camps forestiers du bagne, les restes d'un escalier s'élançant, à travers les lianes, vers les cieux et débouchant... sur le vide. Ubuesque et dantesque à la fois.

L'émotion a toujours été présente tout au long du tournage. Elle était dans l'île aux lépreux, là où la Pénitentiaire abandonnait les bagnards atteints de la terrible maladie à leur propre sort, c'est-à-dire à la mort. C'est là que Marie, la fille aînée de mon grand-père a voulu venir en tant que carmélite volontaire, afin d'être proche de son père. Elle est morte trop tôt. Elle avait 21 ans.

L'émotion était présente sur l'emplacement exact où était dressée la guillotine au camp de la Transportation. Ou bien lorsque j'ai retrouvé, en roulant dans une végétation presque impénétrable, les traces de la fameuse route coloniale n° 1 - surnommée la route n° 0 car elle ne menait, elle aussi, nulle part - et pour laquelle 17 000 bagnards sont morts entre le 24ème et le 36ème km. On avait enterré les morts tout le long : un mort par mètre ! En m'embourbant sur ces travaux de damnés, j'ai eu le sentiment de profaner un immense cimetière.

Le moment le plus intense c'est dans les îles du Salut, au large de Kourou : le bagne du bagne. Là où mon grand-père a survécu pendant ses vingt années. Dans ces îles du Diable, comme on les appelait autrefois, impossible de faire "la belle" car les requins veillaient tout autour. Savoir ses quatre enfants "enfouis" dans des orphelinats dans sa Bretagne natale sous de faux noms, mon grand-père a dû atteindre le fond du désespoir dans son île du bout du monde. Constamment j'ai eu en pensée les lettres que Guillaume et Marie-Jeanne ont pu échanger malgré la censure. Le fabuleux amour que mes grands-parents avaient l'un pour l'autre et le fait que les miens ne l'ont jamais abandonné témoignent combien l'affaire Seznec est aussi une grande, une très grande histoire d'amour. C'est pour tout cela que ce pèlerinage me marquera longtemps.

Mais c'est dans ses cahiers que mon grand-père témoigne de l'horreur du bagne. Il aura été l'un de ceux qui a passé le plus de temps au bagne et surtout l'un des très rares qui en soit revenu vivant. Un témoin exceptionnel.

Il suffit d'avoir vu les "trous" de l'île St-Joseph, sortes de cachots dignes de la barbarie, où croupissaient, dans le silence le plus absolu les punis, pour comprendre pourquoi, pendant un siècle, la France fut mis au ban des nations civilisées.

Tout en haut de l'île Royale, se trouve le sémaphore de Seznec. A l'époque le sémaphore correspondait avec celui de Kourou. Dans l'île du Diable, se trouve la "maison" de Dreyfus. Je suis heureux que ces deux "monuments" soient remis en état et protégés par le centre spatial. Les dirigeants de l'Aérospatiale m’ont prouvé encore une fois leur soutien en nous prêtant hélicoptère et bateaux et en nous invitant au lancement d'Ariane. Eux aussi espèrent, à travers mon combat, pouvoir réhabiliter les quelques vestiges restants. Je ne peux désormais m'empêcher de penser que chaque fois qu'une fusée s'élance et passe juste au-dessus des îles du Salut, elle rejoint, quelque part dans les cieux, mon grand-père et Dreyfus.

Ma rencontre avec le dernier bagnard, à St-Laurent-du-Maroni aura été un moment particulièrement fort. Merlin, c'est son nom, s'est souvenu et m'a parlé de mon grand-père. Mais il va bientôt mourir car il est très âgé.

"Seznec, la mémoire du bagne" sera probablement le dernier document réalisé car il n'y aura bientôt plus de bagnard pour raconter ce que fut l'enfer vert. Et les ruines sont inéluctablement dévorées par une végétation tentaculaire. Plus de témoins, plus de traces. Pourtant il faut garder mémoire d'une des pages les plus tragiques et les moins glorieuses de notre Histoire.

C'est pour cela qu'il est bien qu'un tel document, et de cette qualité, existât.

Denis SEZNEC