Pierre Quemeneur a vu le jour en 1877, un an avant Guillaume Seznec, à Commana (Finistère), un bourg proche de Landivisiau. Ses parents tenaient une petite ferme. Puis, en 1903, la propriété a été vendue et le jeune homme a racheté, avec son frère et deux de ses soeurs, une petite maison à Saint-Sauveur, dans le canton de Sizun, avec au rez-de-chaussée un modeste débit de boissons. Il a alors 26 ans, les dents longues et, comme Guillaume Seznec, le désir de sortir de sa condition et réussir. Elu conseiller municipal en 1914, il fait du commerce, achetant et revendant un peu tout ce qui se présente : vin, cidre, alcool, bétail, charbon de bois… Sa situation financière, cependant, est loin d’être florissante.

C’est dans le bois qu’il se lance : achat aux paysans, aux forestiers, fourniture de poteaux pour les mines. Puis, lorsque la guerre éclate, celle-ci lui permet, comme beaucoup, de passer au stade supérieur. Le Génie de l’armée consomme en effet une très grande quantité de poteaux de mine pour consolider les tranchées.

Les hostilités terminées, Pierre Quemeneur est un homme riche – très riche même. Son commerce est devenu international et ne couvre pas seulement l’Angleterre, la Sarre et la Belgique, mais les Etats-Unis. Des bateaux chargés de poteaux de mine vont et viennent entre Le Havre et l’Amérique. Il « pèse » désormais 2 millions de francs-or ! Le type même de l’enrichi de guerre…

C’est à cette époque qu’il fait construire « Ker-Abri », la demeure bourgeoise qui domine Landerneau. Avec ses tourelles à clocheton pointu, on pourrait tenter de l’assimiler à un château. Il acquiert également un domaine à Plourivo, « Traou-Nez », une magnifique propriété qui comporte 90 hectares de bois de sapins dont il confie la gestion et l’exploitation à son frère Louis, un garçon sûr, qui le sert fidèlement. Lui-même s’installe au manoir de Ker-Abri, en compagnie de sa soeur Jenny qui tient la maison. Une vie de notable célibataire. L’autre sœur, Marie-Anne, s’est mariée en 1920 avec un clerc de notaire de Pont-l’Abbé, Jean Pouliquen. Quemeneur, en chef de famille protecteur et avisé, lui a prêté 160000 francs afin qu’il s’établisse en achetant une étude. Un notaire dans la famille, ça fait toujours bon effet ! Jean Pouliquen, apparemment peu reconnaissant, se fait tirer l’oreille pour rembourser le prêt.

Une fois établi, et bien établi, Quemeneur s’est lancé dans la carrière politique. En 1919, le bistrotier est élu conseiller général de Sizun, son canton natal. Le petit paysan a parcouru un sacré chemin, d’autant qu’un siège de député l’attend à bras ouverts. C’est sûr et certain, il sera élu aux législatives de 1924, aux couleurs du Parti républicain démocrate, sorte de démocratie chrétienne de l’époque – d’ailleurs, après sa disparition, c’est son suppléant qui emportera le siège.

Ce petit homme rond et jovial, avenant, volontiers charmeur même, est un bon vivant. Sur les foires et les marchés, il sait serrer les mains de ses concitoyens et promettre d’user discrètement de son influence. En compagnie de ses pairs, les notables, il est un client assidu des bons restaurants de la région. Il fréquente aussi d’autres lieux, plus discrètement bien sûr car un politicien, surtout démocrate-chrétien, ne saurait choquer l’électeur. Il est également à Morlaix membre d’une sorte de club, le Cercle des arts, où se retrouvent pour discuter, dîner et faire peut-être des rencontres agréables, des notaires, chefs d’entreprises, pharmaciens, médecins, etc.

Tout va donc pour le mieux. Une seule ombre au tableau, mais de taille : le fisc le poursuit pour  » bénéfices de guerre  » et lui réclame de l’argent. Quemeneur, ne se soucie pas trop de ces broutilles : il est persuadé que ça s’arrangera, surtout lorsqu’il sera élu député…

Un vendeur de bois et un maître de scierie sont faits pour se rencontrer. En effet, c’est ce qui se produit en 1922… non à propos de bois justement, mais du stock de couvertures américaines que Guillaume Seznec avait acquis et entreposé. Les deux hommes sympathisent. Bien des choses séparent l’affable politicien célibataire de Landerneau du maître de scierie de Morlaix tout dévoué à sa famille. Les deux hommes ont pourtant un point commun : ils se sont faits eux-mêmes, en dépit de leurs origines modestes.

Au-delà de leurs rapports commerciaux, une certaine amitié était née entre le jovial politicien et le taciturne maître de scierie. Les extrêmes s’attirent, c’est bien connu. Seznec est épaté par la faconde et l’entregent de Quemeneur, qui lui-même apprécie Seznec pour son sérieux et sa retenue. Un « taiseux », c’est précieux, on peut parler de tout avec lui, lui faire des confidences, on est certain qu’il ne les répétera pas. Cette qualité de Guillaume Seznec, si elle lui sert à gagner l’estime de Quemeneur, le desservira plus tard quand le drame surviendra. Il ne parlera que tardivement des affaires un peu particulières du conseiller général. On en déduira qu’il voulait dissimuler des faits à la justice.

Quemeneur, donc, fréquente les Seznec. Un certain jour, il propose une nouvelle affaire à son ami : une affaire de voitures. Et le mécanisme de la tragédie se met en marche…