Nous reproduisons ici un article de Denis TROSSERO (La Provence) du 29 septembre 2010.

Invité hier à Marseille pour son dernier livre, le petit-fils de Guillaume se livre sur la justice, l’erreur, le doute, la vie…

Il y a dans le regard de cet homme, derrière ces yeux bleu azur, sous ces cheveux de paille, comme une traversée du siècle en douleurs, le vingtième, de sinistre mémoire judiciaire. Erreurs éponymes, bavures accumulées, les travaux forcés étant compris dans l’addition familiale. Il y a l’histoire tout entière de Denis Seznec, 63 ans, mémoire de bagnard, avec ce culte du grand-père, Guillaume Seznec, qu’il porte depuis quarante ans comme ses racines de breton. L’une des plus importantes affaires qui défraie la chronique judiciaire à la française depuis 1923.

Denis « vit » à sa façon jour et nuit avec son aïeul Guillaume, reconnu coupable le 4 novembre 1924 d’avoir tué le conseiller général Pierre Quémeneur. Perpétuité. Exil au bagne de Guyane en 1928. « Mon grand-père m’a élevé. J’ai vu ma mère se battre », résume Denis Seznec, que La Provence a pu rencontrer hier à Marseille, dans le cadre des « Mardis littéraires d’Alfred Mauro ». Alors, forcément, cela force le respect. Comment un tel homme, qui porte tout ce passé familial, peut-il être à ce point en paix intérieure ?

Aujourd’hui, Denis est à la retraite. Il a un peu plus de temps pour écrire ses livres, pour dire le parcours du grand-père, l’injustice criante, les vingt ans passés au bagne, « un record, glisse-t-il, quand la moyenne de survie était de quatre ans ». Et donc, la révision à cor et à cri. À peine de procédures. La révision pour un « réviseur ». Eh oui, faut-il y voir un clin d’oeil de l’histoire ? Réviseur de métier, il a passé sa vie professionnelle à réécrire les lois pour les mettre en langue impeccable. Il a corrigé du Balladur, rectifié du Maxime Gremetz…

S’il est fier d’une chose, c’est de la loi du 23 juillet 1989 qui porte son nom. Votée à l’unanimité, qui a révisé la révision des affaires pénales. « Avant, il fallait fournir des preuves d’innocence pour avoir droit à un nouveau procès, explique-t-il. Aujourd’hui, il suffit de disposer de faits nouveaux qui mettent en doute la culpabilité ». Pour y parvenir, il reconnaît avoir fait « du lobbying », avoir eu à ses côtés les plus grands avocats. « En Bretagne, l’affaire Seznec, c’est culturel. » Ne pas croire en l’innocence de Seznec, c’est un peu comme ne pas croire en l’OM à Marseille !Ce sont des choses qui ne se font pas.

« Pour moi, mon grand-père est un héros. » Et le voilà qui fait défiler les images de son dernier livre, L’affaire Seznec en photos (Des assises au bagne), paru aux éditions Robert Laffont. Des inédits, du lourd qui vous chahute l’âme. Demandez-lui de vous citer les plus grandes erreurs judiciaires, il oublie même la famille. Par humilité. Il vous cause de Dreyfus, de Calas, de Lesurque et de quelques autres. « Quand vous avez 4 guillotinés pour 3 coupables, forcément, vous en avez un de trop! », ironise-t-il. Quant à la justice d’aujourd’hui, « c’est une loterie, dit-il. La Fontaine, déjà, avait raison : selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. »

Il a appris que les magistrats n’aiment pas se remettre en question : « Ils aiment bien avoir raison entre eux ». Aujourd’hui, il a son blog associatif sur France-Justice. Une BD va être écrite sur l’affaire. À quand Seznec, cause nationale ? Il s’est souvenu du mot d’un journaliste du New York Times : « Denis Seznec a perdu à moins de 3 mètres du sommet de l’Everest. » Mais pour grand-père Guillaume, Denis refait tous les jours l’ascension.

Denis TROSSERO

Source : La Provence, Denis TROSSERO